Je vous relaie l’information quand même si elle vous intéresse : la Quadrature du Net lance un appel au black-out pour protester contre le projet de loi HADOPI, devant instaurer le principe de riposte graduée pour (théoriquement) enrayer les téléchargements illégaux.
Je pense toutefois que cette opération ne peut être que contre-productive, et je vais me permettre de disserter un peu sur le sujet.
La première raison de ma non-participation réside dans ma réticence naturelle à tout ce qui relève de la “moutonnisation”. L’un lance une opération de communication, et 15.000 blogueurs embraient sans broncher. Non, ce n’est pas ma tasse de thé, merci.
Ensuite, il y a le respect du lecteur. J’imagine l’exaspération des lecteurs de blogs si, du fait d’une vaste propagation de cette opération de black-out, ledit lecteur passait de blog en blog en retrouvant inlassablement les écrans noirs proposés. Un blog vit un peu par son auteur mais beaucoup par ses lecteurs et commentateurs, et ne pas respecter le temps que ces derniers y consacrent n’est pas dans mon éthique.
A la liste de mes arguments s’ajoute le fait que rien ne dit que la majorité politique en place a l’intention d’écouter les voix de personnes qui, au-delà de leur contestation, s’avèrent être en majeure partie des détracteurs systématiques de Nicolas Sarkozy (suivez les blogrolls, et vous comprendrez de quoi je parle).
Plus loin encore, il y a fort à risquer qu’un amalgame - sans doute un peu trop rapide et trop facile - desdits contestataires à une mouvance proche de l’extrême-gauche, vus de l’Elysée ou de Matignon bien sûr, risque d’encourager au contraire la promulgation de ladite loi (le Président n’étant semble-t-il absolument pas décidé à discuter avec les extrêmes).
Qu’on me comprenne bien je ne suis ni pro-Sarkozy ni anti-Sarkozy. Mon absence d’étiquette politique me place en état de réflexion permanente, et non d’allégeance inconditionnelle à qui que ce soit. Et je vais maintenant dire ce que je pense sur la question du “piratage” et du projet de loi HADOPI.
D’abord je pense que les premiers responsables du “piratage” sont les majors. A force de transformer, en l’espace de 20 ans à peine, le produit culturel en produit jetable, la musique (mais aussi le cinéma) ont été dévalorisés. Autrefois les majors investissaient dans des carrières, et avaient pour cela des directeurs artistiques. Ces derniers furent ensuite priés de privilégier la simple distribution de disques produits à l’extérieur par des tiers (producteurs indépendants). Aujourd’hui il n’y a pour ainsi dire plus de directeurs artistiques, ce sont les marketeux qui décident quel partenariat avec quelle boisson pétillante ou avec quelle voiture va permettre de vendre le disque. Reprenez les top 10 des 5 dernières années, vous serez effarés de redécouvrir une quantité d’artistes qui ont alors cartonné… et que vous aviez déjà oubliés. On est ici très loin des carrières à la Stevie Wonder, à la Bee Gees, ou, pour resituer les dégâts dans l’Hexagone, à la Jean-Jacques Goldman.
Les majors ont donc décidé, autant que possible, de conjurer la Loi de Pareto, qui jusqu’alors s’appliquait aussi au show-business (80% des ventes de disques se faisant sur seulement 20% du catalogue).
Loi de Pareto qui s’applique pourtant aussi aux internautes “pirates” : 80% des téléchargements illégaux sont effectués par seulement 20% des personnes qui téléchargent illégalement. Et dans ces 20% il conviendrait de distinguer à peu près 3 catégories d’utilisateurs :
- Ceux qui en font ensuite du commerce, en revendant des compilations relevant de la contrefaçon : à mes yeux ils doivent être poursuivis et lourdement sanctionnés.
- Ceux qui téléchargent beaucoup, mais uniquement pour leur utilisation personnelle (et qui n’écouteront même pas la plupart des morceaux téléchargés) : une campagne de sensibilisation serait à mon sens autrement plus efficace qu’une politique de répression.
- Ceux qui téléchargent occasionnellement : excusez-moi si je digresse, mais ils me donnent le sentiment d’être moins des priorités que, par exemple, les personnes handicapées maintenues en-dessous du seuil de pauvreté, et à qui, à ce jour, aucun signal d’encouragement n’a été envoyé depuis l’Elysée ou depuis Matignon.
Cela ne devrait cependant pas nous aveugler quant au fait que ce n’est pas le téléchargement qui est illégal, mais la mise à disposition d’oeuvres téléchargeables.
Il restera à aborder la question du droit international : regarder sur YouTube une vidéo dont la reproduction n’a pas été autorisée par ses ayants-droits, à qui la faute, sachant de surcroît que les règles en la matière diffèrent entre la France et les Etats-Unis, et qu’avec un peu de chance la personne qui a uploadé la vidéo sur YouTube réside en Russie ou en Australie ?
Je vais terminer sur un conseil, auquel j’adjoins une remarque :
Au nom de la “confiance numérique”, l’on va vous proposer d’installer un mouchard sur votre ordinateur. REFUSEZ, quelle que soit la raison pour laquelle vous ne souhaiterez pas obtempérer. Il est probable qu’en refusant, vous rejoindrez une immense majorité d’autres internautes français qui, eux non plus, ne l’installeront pas, pour des raisons variées, comme par exemple :
- Ils ont des choses à se reprocher (gros téléchargeurs, voire revendeurs),
- Ils n’ont rien à se reprocher mais souhaitent préserver leur vie privée,
- Ils ne sauront même pas qu’il “faut” installer un mouchard.
Ma remarque de la fin, celle que je vous ai annoncée, c’est que 70% des lois françaises ne sont pour ainsi dire jamais appliquées. Et que lorsqu’un désordre survient de par la non-application d’une loi donnée, le pouvoir public, de gauche comme de droite, préfère systématiquement pondre une nouvelle loi que de mettre en oeuvre des dispositifs d’application de la loi déjà promulguée. Ce qui, au final, fait une nouvelle loi qui aura 70% de chances de n’être pour ainsi dire jamais appliquée (et le scénario est très bien parti, dans tous les domaines, pour perdurer jusqu’à la fin des temps…).
Ma conclusion, c’est “pas de panique” : je pense qu’une bonne moitié des dispositions de ce projet de loi (notamment le mouchard et la riposte graduée) ne passeront pas, soit par rejet du Sénat, soit par directive européenne (qui, rappelons-le, a déjà rejeté la riposte graduée précédemment).